vendredi 30 juillet 2010

Með lögum skal land byggja

En vieux norrois, cela signifie: "le pays sera bâti avec des lois". C'est la devise des îles Shetland.

Jusqu'à présent, je n'ai jamais eu à me plaindre de la douce anarchie qui règne dans les ports de la péninsule italienne. A toutes les escales, nous avons été accueillis avec bienveillance et bonne humeur. Jusqu'à ce matin, dans le port d'Amalfi, où un misérable nous a chassé du quai public sous prétexte "que nous n'étions pas chez nous". J'ai senti le sang de mes ancêtres scandinaves bouillir dans mes veines, tout en visualisant le supplice réservé autrefois par mes aïeux aux mauvais hères de son espèce: quinze coups de fouet, sur la place publique, après que le héraut ait entonné trois fois la litanie du droit norrois.

Með lögum skal land byggja,
Með lögum skal land byggja,
Með lögum skal land byggja!

samedi 24 juillet 2010

Maestrale en mer Ionienne


............. Terzo giorno: la coda del maestrale ............

Nous mouillions à Otrante, en Adriatique, depuis une semaine. Notre visite terminée, nous avions hâte de prendre le chemin du retour, or le maestrale soufflait depuis la veille et les pêcheurs prévoyaient du mauvais temps jusqu'au lendemain, avec des conditions plus difficiles au sud, en mer Ionienne.

Une forte houle s'engouffrait dans la rade par le nord-ouest. Ayant remis au surlendemain leur traversée vers la Grèce, les bateaux de plaisance s'entassaient dans le port. Les cockpits étaient noirs de monde; chacun vérifiait fébrilement ses amarres. La nuit s'annonçait mouvementée et nous ne songions qu'à une seule chose: prendre le large. Depuis le temps que nous priions pour un vent favorable, voilà qu'on nous offrait un grand toboggan jusqu'en Calabre: 25 noeuds, dans la bonne direction, avec une houle somme toute raisonnable. Pour finir, nous avons décidé de tenter notre chance.

Nous avons appareillé à 19h. Hissant l'ancre à la force des bras, avec Ava qui se cabrait sur les vagues, j'avais l'impression d'être un cowboy de rodéo monté sur un bronco furieux. Le ciel était couvert - on aurait dit que la nuit commençait à tomber. A en juger par les regards ahuris de nos voisins, ils nous ont pris pour des fous. Sortir en plein mistral, et de nuit encore!

La sortie du port fut sportive, mais une fois au portant, le doute n'était plus permis: nous avions fait le bon choix.

Passé le cap de Santa Maria de Leuca, le vent a forci et la houle est devenue plus importante, comme on nous l'avait prédit. 2 mètres? 3 mètres? Difficile à dire. Cette nuit là, j'ai dormi seul dans le cockpit, pour la première fois depuis notre départ, avec le harnais de sécurité et le ciré. Toutes les demi-heures, une déferlante balayait le pont et je buvais la tasse. L'eau était tellement chaude que je parvenais à me rendormir, tout trempé que j'étais.

Pendant les 24 heures qui ont suivi, nous avons fait 7 noeuds de moyenne, avec pour seule voilure un foc n°2. Dans ces conditions, le FC-10 se promène sur les vagues comme un skateboard dans un skate park: il court, il danse. Les vagues n'offrent pas de résistance - le bateau n'a aucune inertie - il est aussi léger a la barre qu'une trottinette. A le refaire, je mettrais sans doute un bout de grand-voile, mais l'essentiel, ce jour là, était de sentir qu'à tout moment, nous contrôlions parfaitement le bateau. Il fallait que ce soit facile.

Le lendemain soir, à l'approche de Rocella, nous exultions. 160 miles en 24 heures! Une ligne droite, presque parfaite. Non seulement nous avions gagné trois jours sur notre planning, mais nous avions fait reculer les limites du possible.

Morale de cette traversée: tirons nos propres conclusions de l'expérience. Si naviguer de nuit, loin des côtes, au portant dans le mistral, me semble une bonne idée, qu'est-ce que le regard ahuri du voisin peut m'apprendre que je ne sache déjà?

mardi 20 juillet 2010

L'extrême limite


J'ai toujours pensé que mon amour de la Méditerranée ne connaissait pas de bornes, que je ne m'en lasserais jamais. "Le paradis n'est pas un état d'esprit, encore moins une idée - c'est un lieu, et je l'ai trouvé". C'était comme un article de foi; ç'aurait pu devenir mon épitaphe. Ce voyage, en me permettant de pousser un peu plus avant mon exploration du paradis terrestre, m'aura permis d'en découvrir les limites (je tremble à l'idée de tirer les dernières conséquences de cette récente découverte).

La révélation m'est venue au cours de notre première traversée de la mer Ionienne. A la différence de sa cousine tyrrhénienne, qui est d'un bleu profond et délicieusement fraiche, la mer Ionienne en été est tiède comme l'eau d'une baignoire et a l'aspect d'une huître laiteuse, striée de veines turquoise. Chaque jour, quand le soleil est au zénith, la mer se met à réverbérer la lumière comme une tôle de fer blanc. Où que l'on se trouve, à moins de cinq kilomètres des côtes, et a fortiori en pleine mer, entre deux et six, il est impossible d'échapper à son halo blafard, une luminosité insidieuse qui dévore les ombres jusque sous les paupières. C'est comme si la ligne d'horizon était passée au fer à souder. Habitués à cet embrasement quotidien, les riverains de la mer Ionienne célèbrent les noces du ciel et la mer en restant chez eux, bien au frais. A cette heure là, on ne trouvera pas un pêcheur, pas un promeneur pour braver la lumière; à peine si l'on laisse trainer les chaises sur les terrasse.

Que faisions-nous en pleine mer, à une heure pareille? demanderez-vous. Nous étions au paradis... Pauvre de nous! Incapable de rester dans le cockpit, dont les tentures blanches se mettaient à pulser devant mes yeux dès 13h, se nimbant d'une lueur aveuglante, vénéneuse, je me réfugiais dans le carré. Complètement irradié, à moitié comateux, j'essayais de passer les heures les plus terribles de la journée dans une passivité totale - une forme d'abrutissement volontaire qui ne fonctionnait qu'à moitié. Et chaque jour, à quatre heures pile - nous avons comparé nos observations avec Susanna - je perdais la tête. Cela commençait par un long gémissement:

- Je n'en peux plus, je n'en peux plus, je n'en peux plus...

Suivi de propos incohérents:

- On change de cap! On sort la grand-voile! Tout, n'importe quoi, plutôt que de continuer à cette allure!

Je m'en prenais au vent, au bateau, à notre route, à moi-même! quand c'était le soleil de la Méditerranée qui me mettait à la peine. J'imaginais avec soulagement mes ancêtres vikings, devenus bezerk, réduire leur nef en charpie, à coups de hache, pour échapper au supplice. Finalement, Susanna parvenait à me convaincre de ne rien entreprendre et de m'installer dans la jupe arrière du bateau, pour m'y asperger de bassines d'eau de mer. Or à 30°, il faut beaucoup d'eau salée pour abaisser la température d'un cerveau qui délire... La fatigue me gagnait d'habitude avant que je n'y sois parvenu.

J'émergeais de ma stupeur autour de sept heures. A moitié hébété, j'essayais de comprendre ce qui m'était arrivé. Ma surprise était sincère; je ne parvenais pas à croire que la Méditerranée puisse me faire tant de mal...

............ La mer Ionienne, vue des hauteurs de Stilo, en Calabre.........

Cette grosse tache blanche, dans la moitié supérieure de la photo, c'est la trace laissée par la mer Ionienne sur la cellule de l'appareil. J'ai passé en revue toutes les images de la traversée: elles sont toutes "brûlées". Entre le détroit de Messine et l'Adriatique, pas une photo qui ait résisté à l'"ionisation". Quant aux ombres que l'on aperçoit au premier plan à gauche, au pied du bâtiment, il s'agit d'une illusion: elles sont l'oeuvre de la fonction "contraste" de mon appareil photo.

En été, le soleil de Calabre boit jusque l'ombre des puits.

mardi 13 juillet 2010

Le détroit de Messine

.............. porte-container chinois, entre Charybde et Scilla ...............

Les tourbillons (nappes d'huile dont la surface lisse comme un miroir est troublée, en certains endroits, par d'étranges bouillonnements) les contre-courants (appelés "bastardi", en écho aux jurons des rameurs), le clapot étrange, comme si un banc de poissons affolés s'agitait à la surface de l'eau, le mascaret qui à chaque changement de marée parcourt tout le détroit et vient frapper contre la coque comme sur la peau d'un tambour - la traversée du détroit de Messine reste une expérience inquiétante. Le plus étonnant est que personne ne semble connaître les horaires des marées, ni la capitainerie de Reggio, ni les marins de Scilla: il faut baser son calcul sur les tables de Gibraltar! Comme si tout ça n'était qu'une vieille légende...

dimanche 11 juillet 2010

Sea, sex and sun


Exception faite de quelques variétés de chanvre, les mers chaudes sont le plus puissant aphrodisiaque qui soit. Depuis notre départ, il y a un mois, notre libido est passée en sur-régime. Est-ce l'influence de Vénus, dont la présence fugace à l'horizon, chaque soir au crépuscule, nous rappelle qu'Aphrodite régnait autrefois sur les mers d'huile? J'y vois plutôt l'effet d'une métamorphose: nous sommes en train de devenir des poulpes. Depuis que nous avons pris la mer, nos corps se connectent de cent nouvelles manières; c'est comme si l'épiderme, ayant retrouvé son élasticité originelle à force de longs bains d'eau tiède, s'était découvert des myriades de ventouses invisibles.

Je me souviens d'avoir vu un documentaire sur les jeux amoureux des céphalopodes. J'avais été particulièrement frappé par la teinte rubescente du mâle dans les instants qui précèdent le coït: c'est tout à fait ça.

samedi 3 juillet 2010

La première fois

.................... le moment de l'Indescriptible Angoisse ........................

Nous avons réalisé notre première traversée nocturne par une nuit sans lune. Nous avions quitté Port-Cros en fin d'après-midi, en faisant cap sur la Corse. L'appréhension a commencé son travail bien avant le coucher du soleil; j'avais le ventre noué, la langue pâteuse et le plus grand mal à m'exprimer. Susanna quant à elle bavardait comme si de rien n'était. J'ai suivi la course du soleil jusqu'au crépuscule, dans un compte à rebours silencieux, angoissé. Quand les dernières lueurs du jour se sont dissipées à l'horizon, j'ai eu une attaque de panique. J'avais l'impression de me trouver au bord d'un gouffre immense...

Tout en essayant de contenir mon émotion, je dis à Susanna, en articulant du mieux que je peux:

- C'est tout de même impressionnant...
- Sta zitto! me coupe-t-elle. J'essaie de ne pas y penser...

Je découvre soudain que nous sommes dans le même état d'esprit: deux créatures diurnes effrayées par la perte progressive de tous leurs repères, bravant l'obscurité totale, immense, qui est sur le point de les engloutir.

Puis, tout doucement, tout a basculé.

D'abord, Vénus scintillante apparaît à l'horizon, là où le soleil vient de disparaître. C'est ensuite au tour des principales constellations, qui en quelques traits dessinent la carte du ciel. Dix minutes plus tard, la nuit grouille d'étoiles. Je me mets à chercher l'arc d'Orion, la constellation qui d'instinct attire toujours mon regard. Mais Orion passe ses étés ailleurs. Finalement, je me raccroche à Castor et Pollux. Mon angoisse se dissipe lentement. Nous ne sommes plus "nulle part" - nous sommes "quelque part" - peu importe où exactement - et ce "quelque part" est connecté (par un lien ténu, subtil, mais essentiel) à la présence à bâbord, au dessus des barres de flèche, de Castor et Pollux. Je dois au faible éclat de ces deux petites étoiles pourtant situées à des milliers d'années lumière, d'avoir rallumé en moi la flamme vacillante de la certitude; elles m'ont sorti du néant où, quelques instants plus tôt, je me voyais sombrer.

Petit à petit, une magie très puissante commence à opérer, une magie "vitale", foisonnante, hallucinante: les créatures phosphorescentes qui s'agitent dans le sillon du bateau, que je pense être du plancton et qui ressemblent à des méduses tourbillonnantes, les navires croisés au milieu de la nuit qui, avec leurs mille feux, surgissent de nulle part comme des vaisseaux spatiaux, les étoiles qui semblent s'être rapprochées de nous comme des araignées lumineuses suspendues à leur filament de soie. Ciel et mer ont disparu - nous avons l'impression de flotter dans l'éther. Une bande dessinée me revient à l'esprit: Valérian. Je me souviens de Valérian en costume d'astronaute, dérivant dans l'espace en rêvant de Lauréline... Valérian et le vieux chaman Don Juan Matus: voilà à qui j'ai pensé aux cours de cette première nuit en mer.

Après une semaine, nous avons commencé à naviguer toutes les nuits: pour éviter la canicule de la mi-journée, pour gagner du temps, et surtout, parce que nous y avons pris goût.


On effectue d'habitude sa première navigation de nuit en compagnie d'un marin expérimenté; une manière de ne pas se lancer seul dans l'inconnu. A quelques mesures de sécurité près, il n'y a pourtant pas de technique particulière à connaître. Mais naviguer de nuit n'en requiert pas moins une initiation - c'est une initiation. Cette perte progressive des repères, cet obscurcissement des sens, dont on ne sait pas, la première fois, où et quand il va s'arrêter et si l'on sera encore capable de contrôler le bateau lorsqu'il aura entièrement disparu, c'est comme l'approche de la mort, une angoisse indescriptible.

Pour un baptême en solitaire, je conseillerais plutôt une nuit de pleine lune.

Rarement l'inconnu m'était apparu aussi effrayant, ni le monde qui m'attendait de l'autre côté du miroir, aussi merveilleux.

vendredi 2 juillet 2010

Avant et après

............................................ avant ...............................................
............ je souris pour la photographe, les enfants boudent ...............

Au début du voyage, nous n'affalions jamais la grand-voile, nous ne mettions le taud qu'au mouillage et nous nous protégions du soleil avec un parapluie de golf, de la crème anti-UV et des couvre-chefs. Les après-midi de pétole étaient de véritables calvaires, des traversées du désert. Seul le petit caillou qui me tient lieu de volonté a résisté à la canicule: j'ai vu l'enthousiasme de Thomas, Gabriel et Susanna fondre comme neige au soleil, dès le premier jour.

............................................ après ...............................................
..... je barre distraitement en attendant l'heure du thé à la menthe .....

Au bout d'une semaine, nous ne hissions plus la grand voile en-dessous de cinq noeuds de vent et nous naviguions avec le taud et le génois, tous les draps du bord ayant été convertis en toile de tente. Ava ressemblait moins à un FC-10 et plus à une felouk égyptienne, mais nous avons recommencé à vivre. Tout cela, bien entendu, grâce à Susanna. Je suis incapable de mettre en place les conditions matérielles du bonheur, incapable de réfléchir au confort, celui des autres comme le mien. Sans son intervention, nous aurions sans doute péri déshydratés, transformés elle en câpre et moi en filet de morue salée.

Ces améliorations sont arrivées un peu tard, malheureusement. Entre temps, nous avons perdu les enfants qui, dégoûtés, sont allés passer leurs vacances chez leur grand-mère, aux Jardins du Luxembourg.

lundi 28 juin 2010

PLVS VLTRA

.................. le jour du départ, nous n'étions pas fiers ..............

Au compteur de l'incertitude, la voile atteint des scores plus élevés que la montagne.

Quelle que soit la course dans laquelle on s'engage, en montagne, on est rarement à plus d'une journée de l'abri le plus proche, des secours, ou de son lit douillet. On peut presque toujours faire demi-tour. Les grandes expéditions sont réservées aux alpinistes confirmés, ceux qui sont prêts à partir au bout du monde avec 40 kilos sur le dos.

Sur un bateau, le grand voyage est à la portée de tout le monde. Le moment du retour s'éloigne au fur et à mesure que l'on avance, dans l'espace et dans le temps. Au bout de quelques semaines, il parait si lointain qu'on finit par ne plus y penser, et l'aventure peut commencer pour de bon.

lundi 14 juin 2010

Soupe au tapioca


Depuis un mois, l'étang est envahi par des colonies de petites méduses inoffensives qui, lorsqu'elles remontent à la surface de l'eau, lui donnent l'aspect d'une soupe au tapioca. Ornées des quatre lobes violacés, elles ne possèdent pas de tentacules. Les enfants se les jettent à la figure, comme des boules de neige. J'en ai prise une dans la main, pour éprouver sa consistance: un petit flan transparent. Après une trentaine de secondes, je l'ai remise à l'eau, mais elle était morte, morte par osmose, pauvre petite méduse.

jeudi 22 avril 2010

Quai Maximin Licciardi


La criée de Sète est fermée au public. Situé en face de l'entrée interdite, ce petit café glauque à souhait reçoit tous les jours la visite de quelques ivrognes grandioses. Dans une atmosphère d'ébriété sur-réelle, on peut dès huit heures du matin se perdre dans la contemplation des façades aveugles de la criée voisine sans être dérangé par le va-et-vient des manutentionnaires.


Quelques mètres plus bas, sur le même trottoir, les demoiselles Dupuy reçoivent leur clientèle en terrasse, à l'ombre des lauriers roses, avec des huîtres de l'exploitation familiale. Disparus les camions frigorifiques, les diables des poissonniers et la façade aveugle de la criée de Sète.

Autrefois, j'aimais la solitude et la pénombre des bars où il n'y a rien à voir; les murs sans fenêtres nous rapprochent de l'au-delà. A présent que je m'intéresse d'avantage à ce monde-ci, j'ai plus de plaisir à rencontrer les petits producteurs.

Ce qui ne m'empêche pas de toujours aimer David Lynch autant que Jean Renoir.

mercredi 21 avril 2010

Les poissons mélomanes

....................... un pianiste à Balaruc-les-Bains ...............................

Les pianos
des casinos
aux bains de mer
font rêver les poissons qui nagent dans la mer
car - (tous les érudits le savent de nos jours) -
ils sont muets, c'est vrai, mais ils ne sont pas sourds!

[...]

Georges Fourest

jeudi 8 avril 2010

Glossaire des termes de marine


J'en cherchais un depuis des lustres, mais pas aussi longtemps qu'il aura fallu à son auteur pour l'écrire: deux ans. Il est téléchargeable gratuitement sur christophe.borzeix.perso.sfr.fr, ce qui est très généreux de sa part.

Malheureusement, il ne répond pas à la question qui me turlupine depuis des semaines: "souquer" est-il transitif ou non? Souque-t-on sur une écoute, ou la souque-t-on tout court?

L'expression "souquer ferme" me conforte dans l'idée qu'il est intransitif, et j'aime la symétrie choquer / souquer. "Étarquer une écoute" me reste coincé en travers de la gorge comme une arrête de poisson. "Étarquer une drisse", oui, comme on bande un arc, mais "étarquer une écoute"? C'est au-dessus de mes forces, et physiques et mentales...

mercredi 7 avril 2010

Persona non grata

.......................... Le valeureux Capitaine Paul Watson ......................

Au mois de mai, le flamboyant capitaine de l'association Sea Shepperd débarque en Méditerranée pour faire respecter les nouveaux quotas de pêche au thon rouge (13 500 tonnes autorisées contre 60 000 tonnes prises en 2007). Je doute qu'on lui réserve un très bon accueil à Sète et Carloforte, mais les enfants en ont d'ores et déjà fait leur héros. Il est vrai qu'il a un bateau tout noir et un hélicoptère...

Pendant 15 ans, il a fourbi ses armes en traquant les pêcheurs de baleines dans les mers australes. Après s'être frotté aux armadas bouddhistes-zen, il vient taquiner les thoniers maures et chrétiens.

Le Steve Irvin - le vaisseau amiral de la flotte - et le Bob Barker sont attendus dans le golfe du Lion à la mi-avril. Il faut que nous trouvions le pavillon approprié, afin que Thomas et Gabriel puissent manifester leur soutien, si par chance notre route devait croiser celle des éco-guerriers.


Ce ne sont pas les $25 demandés par seashepherd.org qui me font hésiter, ni le syncrétisme étonnant de ce Jolly Roger - le trident, la crosse, le dauphin et le cachalot: Jonas, Poséidon, le Christ et l'oracle - plutôt la crainte que nous ne soyons plus accueillis aussi chaleureusement par Bébert, au Baratin...

Pour suivre les aventures trépidantes du capitaine qui, lorsqu'il n'est pas en blazer, porte des t-shirts noirs, rendez-vous sur www.seashepherd.org.

Mise à jour 10/06/10: aux dernières nouvelles, ses anciens amis de Greenpeace l'auraient devancé sur le théâtre des opérations, avec des objectifs bien plus radicaux: s'opposer à toute pêche au thon rouge en Méditerranée, quotas ou pas. Il y a eu du grabuge. Un activiste s'est fait harponner comme un vulgaire Thunnus thynnus, pendant qu'il essayait de saboter les filets d'un thonier-senneur. "Acte de guerre!" crient les verts troublions - "accident de pêche", soupirent les vieux marins. En attendant, notre valeureux capitaine s'est fait déborder par son aile radicale, comme Deng le Progressiste au temps de la Révolution Culturelle. Damned! Comment le Capitaine Watson va-t-il tirer son épingle du jeu? La suite au prochain épisode.

mardi 6 avril 2010

latentation.org

.................................. .org pour organisée ...................................

Je prépare notre voyage en Grèce en recueillant le plus d'information possible sur notre itinéraire. J'ai décidé d'investir dans des ouvrages du vénérable United Kingdom Hydrographic Office, le SHOM britannique. Dépendant du Ministère de la Défense, le U.K.H.O. a été fondé en 1795 pour cartographier le théâtre des futures batailles napoléoniennes. Basé à Taunton - prononcer TON N'TONNE - dans le Somerset, il emploie plus de 1 000 personnes et vend ses instructions nautiques et ses cartes vectorielles aux marines marchandes du monde entier. Pendant ce temps, les navires de l'"escadre hydrographique" sillonnent les mers du globe pour fournir aux cartographes de nouveaux relevés. Étant donné le caractère extrêmement précieux des informations que contiennent ses célèbres "pilotes", le prix de £55 ne me semble pas excessif, même s'il me faudra en acheter deux pour couvrir notre destination.

Reste à trouver un revendeur. Le site de l'Admiralty contient un catalogue et une liste de distributeurs, mais ne pratique pas la vente par correspondance. Les seuls deux points de vente français se trouvent à Harfleur et Antibes. Les frais de livraison sont relativement élevés: avec leurs 400 pages copieusement illustrées, les pilotes de l'Admiralty valent leur pesant d'or.

Je poursuis mes recherches sur internet. Amazon ne les stocke pas. Au bout de la énième requête, je tombe sur une annonce Fileshare: 5 fichiers compressés, contenant au total 34 pilotes, au format PDF, disponibles gratuitement, cela va sans dire. La liste des ouvrages proposés ressemble à la bibliothèque de Philéas Fogg.

NP 2 (14th 2004) Africa Pilot Vol.2
NP 5 South America Pilot, Vol.1
NP 7 (8th 2003) South America Pilot, Vol.3
NP 13 Australia Pilot, Vol.1
NP 14 (9th 2004) Australia Pilot, Vol.2
NP 18 (13th 2004) Baltic Pilot, Vol.1
NP 19 (13th 2005) Baltic Pilot, Vol.2
NP 22 (9th 2004) Bay of Biscay Pilot
NP 24 (1st 2003) Black Sea and Sea of Azov Pilot.
NP 25 (12th 2004) British Columbia Pilot Vol.1
NP 26 British Columbia Pilot Vol.2
NP 27 (6th 2005) Channel Pilot.
NP 30 (6th 2004) China Sea Pilot Vol.1
NP 31 (7th 2004) China Sea Pilot Vol.2
NP 32 (5th 2004) China Sea Pilot. Vol.3
NP 33 (2nd 2004) Philippine Islands Pilot.
NP 35 (3rd in 2004) Indonesia Pilot Vol.3
NP 36 (5th 2005) Indonesia Pilot Vol.1
NP 37 West Coasts of England and Wales Pilot.
NP 38 (14th 2004) West Coast of India Pilot.
NP 39 (11th 2004) South Indian Ocean Pilot.
NP 40 (16th 2003) Irish Coast Pilot.
NP 43 South and East coast of Korea, East Coasts of Siberia and Sea of Okhotsk Pilot
NP 45 (12th 2005) Mediterranean Pilot, Vol.1
NP 46 (11th 2004) Mediterranean Pilot, Vol.2
NP 51 (16th 2004) New Zealand Pilot.
NP 54 (6th 2003) North Sea (West) Pilot
NP 55 North Sea Pilot (East).
NP 59 (13th 2005) Nova Scotia & Bay of Fundy Pilot.
NP 64 (14th 2004) Red Sea and Gulf of Aden Pilot.
NP 65 (14th 2003) Saint Lawrence Pilot
NP 66 (15th 2004) West Coast of Scotland
NP 68 (11th 2004) East Coast of United States Pilot
NP 100 Mariner's Handbook

La mer Ionienne et la mer Egée ne font pas partie du butin; tant pis pour moi.

Quand on voit comment une partie de leur catalogue a fini sur la place publique, on en vient a regretter (pour eux) que ces messieurs de l'Amirauté ne vendent pas leurs ouvrages en ligne.

A moins que le service après-vente ne soit assuré par les gentlemen de l'Intelligence Service.

lundi 8 mars 2010

Du fretin au menu

......................... L'Assiette Spéciale du Point de Thau ......................

Sète est un grand plat de poissons frits, débarqués le jour même sur le quai de la Criée, arrosés de Picpoul de Pinet (la contre-étiquette évoque un bouquet d'agrumes et d'ananas: va pour l'agrume et l'ananas!). Dire que les portions sont généreuses, c'est ne pas faire justice à la munificence des restaurateurs sétois: les plats croulent littéralement sous le poisson. C'est la loi du menu fretin: "quantity is no object". Mal avisé celui qui commanderait une truite au bleu...

Ce week-end, nous avons gouté aux jols et aux chipirons. Thomas et Gabriel se sont jetés sur leurs assiettes de poissons miniatures avec la frénésie d'une bande de squales. Plus encore que les odeurs de friture, c'est le fait de savoir qu'ils peuvent tout manger - la tête, les tentacules, les arêtes, les yeux! - qui déchaîne leur voracité.

Royal

................................ le soir de mes 45 ans ..................................

Gabriel m'a supplié pendant tout le dîner de lui donner mon briquet Zippo.

- Tu fumes même pas! s'écrie Gabi.
- Toi non plus, que je sache?
- Si tu me le donnes, je promets que je fumerai jamais.

Une bien étrange proposition, comme Gabi en a le secret. Comme je n'aime pas dire non, je leur ai annoncé que pour leurs 18 ans, nous leur ferions cadeau du bateau et du briquet. Sans hésiter, Gabo a choisi le briquet. Grand seigneur, Toto s'est contenté du bateau. Et comme Susanna m'interrogeait du regard, je lui ai promis que je demanderai à Raymond Col de nous construire un trimaran.

Nada mas

Les enfants qui jouent dans la jupe du bateau, les pieds dans l'eau scintillante, Susanna qui fait une sieste dans le cockpit, baignée de soleil, le vérin du pilote automatique qui, à intervalles réguliers, pousse ses petits grognements de voiture électrique, et moi qui fais les cent pas sur le pont, l'œil rivé sur le vrillage du génois et le creux de la grand-voile: le bonheur, sur un voilier, c'est un sentiment d'équilibre, précaire mais parfait.

Il a tout compris

Sis rue Gambetta, en face des halles de Sète, le Bistro du Marché encourage ses clients à s'approvisionner en tielles, fougasses, huîtres et oursins dans les halles voisines; lui se contente d'encaisser le café et le picpoul. C'est parfait; tellement simple et tellement parfait que c'en est presque chinois.

Et l'on en vient à regretter le modèle économique dominant qui fait que ce soit tellement rare. "S'il les vendait lui-même, il augmenterait son chiffre d'affaire..." Il faut faire taire le monopoliste en nous.

mercredi 17 février 2010

Marin le terrible

La passe ouest du port de Sète, par vent du sud

Cette photo a été prise par Dominique en novembre dernier, un jour de marin; c'est le fameux vent du sud, celui qui interdit l'accès des ports du Roussillon sauf aux plus téméraires - certains sont morts noyés, leur embarcation fracassée sur les rochers, puis emportée par le ressac, pour avoir tenté leur chance dans la passe ouest un jour de marin.

C'est aussi lui qui chaque année emporte quelques promeneurs égarés, entre Gênes et Santa Margherita. La TV italienne (prononcer TI-OU) lui consacre tous les ans un reportage, pendant les vacances de Noël. Les colères de Neptune sont télégéniques.

La mer gonfle et on à l'impression de voir le port sombrer. Les vagues sont courtes et brutales comme des uppercuts, leur succession chaotique et imprévisible, évoquant une bande de loups affamés qui harcèlent leur proie de toutes parts.

La houle se fait sentir jusque dans l'étang de Thau, semant la zizanie dans les embarcadères et gardant Eliane Col éveillée toute la nuit. Et Ava de raguer ses amarres comme la chèvre de Monsieur Seguin...

Claude-Joseph Vernet - Port de Sette (par vent du sud)

Le même phénomène, vu par un contemporain

mardi 16 février 2010

Ava la pétulante

Miss Gardner
Il faut se rendre à l'évidence: avec ses 2,5 tonnes de déplacement, Ava est un poids-plume. Gracile, élancée, sa silhouette de nymphe cache une puissance totalement disproportionnée. Naviguer sur un tel bateau, c'est comme faire la cuisine avec des piments langue d'oiseau: la moindre erreur de dosage peut avoir des conséquences catastrophiques.

Un courant d'air suffit pour la faire partir au grand galop, comme un pur-sang arabe. Dieu merci, il y a la quille: une tonne de fonte qui nous remet d'aplomb d'un simple coup de barre au lof. Ava se calme, d'un coup d'un seul, et l'on se remet à parler à voix basse; plus besoin de crier.

Les anciens Grecs avaient un nom pour le calme après la tempête: Aphrodite. Ce sont les petits airs si chers à Ava, et qui enchantent son équipage.

Mme Col ne s'y est pas trompée: "Il est trop léger, votre bateau. Dès que la houle se lève, il s'emballe, et au moindre coup de sud, il devient intenable!" En comparaison, ses deux voisins de ponton, un Océanis 411 et un gros chalutier en bois, ressemblent à des vieux hongres assoupis. C'est comme ça que Mme Col les aime: casaniers et point trop remuants. La pétulante Ava n'a qu'à bien se tenir...